Affaire du Nicholas
H. 06 juillet 1995 (House of Lords).
Observations
de Mathieu Costantini
Au début
de l’année 1986, un vraquier chargé de plomb et de zinc en route vers l’Italie
depuis l’Amérique du sud jeta l’ancre au large de Puerto
Rico à la suite de la découverte d’une fissure dans
la coque.
Un expert
de la NKK (société de classification japonaise) recommanda une réparation
immédiate et définitive sous peine de suspension de la classe. Mais sous la
réticence et la pression de l’armateur, l’expert revint sur sa décision et
laissa le navire reprendre la mer après une réparation provisoire.
Une
semaine plus tard, le navire sombrait dans l’Atlantique et la cargaison fut
totalement perdue.
Le
propriétaire assigna d’une part l’armateur du Nicholas
H. sur le terrain de la responsabilité contractuelle, et d’autre part, la NKK en responsabilité
délictuelle (action in tort) en réparation du préjudice estimé à 5,5 millions
de dollars.
Un
règlement à l’amiable intégrant le système des limitations de responsabilité
mis fin aux poursuites contre l’armateur pour un montant de 500 000 dollars.
Le
propriétaire de la cargaison se retourna alors exclusivement contre la NKK pour
réclamer le solde de sa créance.
Le système
anglais de la responsabilité délictuelle est très différent du nôtre. En fait,
on distingue généralement le système de la Common Law
de celui issu du Droit romain pour ce type de responsabilité.
En effet,
nous savons que le système français repose sur l’article 1382 du code civil
selon lequel quiconque a commis un dommage est tenu de le réparer. Système qui
s’applique dorénavant aux sociétés de classification.
Au
Royaume-Uni, la responsabilité extra-contractuelle
est essentiellement basée sur l’existence d’un « duty
of care » (devoir de soin ou obligation de sécurité) qu’a une partie
envers une autre.
Ainsi, la
question soulevée par cette affaire est la suivante :
Une
société de classification a-t-elle un duty of care à
l’égard d’un tiers et plus précisément à l’égard du chargeur qui confie ses
marchandises à un navire contrôlé par elle ?
En 1ère
instance, la chambre commerciale de la Queen’s Bench
Division estima que la société de classification était tenue à l’égard du
propriétaire de la marchandise, d’un duty of care, du
fait du degré de proximité très étroit entre ce dernier et l’expert de la NKK
et donc que l’action en responsabilité était recevable.
En appel,
la cour infirma cette décision en déclarant que la NKK n’avait pas de duty of care à l’égard des intérêts de la cargaison. Elle
précisa en effet que des conditions de prévisibilité et de proximité ( foreseeability and proximity) devaient être
satisfaites pour établir le duty of care ainsi que la
condamnation du défendeur apparaissent comme équitable, juste et raisonnable.
Nous
allons donc étudier au travers de cette décision, quelles sont les conditions
attenantes au duty of care qu’il faut réunir dans le
système juridique anglais, pour pouvoir intenter une action en responsabilité
délictuelle valable.
Avant
l’arrêt du Nicholas H., seules les conditions de foreseeability et de proximity
devaient être réunies. En effet, l’arrêt de principe Donogue v. Stevenson de 1932 ne retenait l’opposabilité du duty of care en matière de responsabilité délictuelle, qu’à
l’égard du voisin, du « neighbour ». Le
voisin ayant alors été défini comme « les personnes qui sont si
immédiatement et si directement affectées par mon action que je dois
raisonnablement les percevoir comme devant être affectées quand je réfléchis
aux actes ou omissions en cause. »
Dans
l’affaire du Nicholas H. ce critère a été complété
par le fait que la condamnation du fautif doit être équitable, juste et
raisonnable.
Les Lords
ont décidé en majorité que ces derniers critères n’étaient pas réunis en
l’espèce et ce, principalement pour deux raisons :
- Tout d’abord,
conscients que la convention de Bruxelles de 1924 a instauré des règles
précises d’obligation, de droits et particulièrement de limitations de
responsabilité et de montant du dommage en faveur des armateurs, il n’est
pas apparu juste, raisonnable et équitable aux yeux des juges anglais,
d’imposer aux sociétés de classification , une
responsabilité pour dommage à la marchandise sans qu’elle ne puisse
bénéficier du même jeu de limitations.
- D’autre part,
l’activité des sociétés de classification est considérée comme étant dans
l’intérêt du bien collectif, autrement dit, NKK remplit ici un rôle
d’intérêt public qui, en son absence, devrait être rempli par les Etats.
Ainsi,
dans ce contexte, les Lords ont jugé qu’il ne serait pas équitable, juste et
raisonnable d’imposer un devoir de soin aux sociétés de classification en ce
qu’elle deviendrait la cible des tierces parties et que les procédures et coûts
impliqués les éloigneraient de leur fonction première, à savoir la sauvegarde
des vies et des navires en mer.
L’instauration
de ce nouveau critère (just, fair
and reasonnable) apparaît
contestable si ce n’est dangereux en ce que le système d’établissement de la
responsabilité délictuelle se retrouve basé sur des notions abstraites laissant
ainsi présager une jurisprudence incertaine et un risque de dénaturation du
rôle des sociétés de classification.
Cependant,
s’agissant de notre droit interne et de la responsabilité extra-contractuelle,
doit-on pour autant appliquer de façon systématique l’art. 1382 du code civil
aux sociétés de classification ? La responsabilité pour faute simple
n’est-elle pas un peu sévère au regard des éléments précités d’intérêt général
et du jeu des mécanismes de limitation ?
Peut-être
serait-il plus juste aujourd’hui, d’emprunter à la Common
Law son mécanisme du cas par cas pour établir de manière plus adaptée
l’éventuelle responsabilité délictuelle d’une société de classification envers
un tiers ?
Mathieu Costantini